DOSSIER : MER ET CINEMA

MER et CINÉMA: DOSSIER (10 articles)

 

John Milius incite Coppola à rajouter le surf dans Apocalypse Now
Apocalypse Now de Coppola (1979)                                                                                                                               

SOMMAIRE

- James Cameron, le Cousteau du 21e siècle

- La mer, une tendance qui monte, même au cinéma

- Petite histoire du cinéma subaquatique

Tournages en mer : l’enfer

- La mer et les films inachevés d’Orson Welles

- La goélette Zaca : le grand amour d’Errol Flynn

- Le frisson venu de la mer

- Roland Savoye, cameraman des mers

- La mer au cinéma, Filmographie

- Jacques Perrin, le cinéma et la mer

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La mer, une tendance qui monte, même au cinéma 

 

Marins et pirates

Aux commencements du cinéma, on filme encore la mer avec distance, sans trop se mouiller, depuis la terre, une île ou un bateau. La condition des hommes est mise en avant : marins, pêcheurs, habitants du littoral ou gardiens de phares. Tels sont les premiers films néoréalistes réalisés par Victor Sjoström, Marcel Lherbier (L’Homme du large, 1920), Jean Epstein (L’Or des mers, 1932), Jean Grémillon (Un tour au large, 1926, Gardiens de phare, 1929), Jacques de Baroncelli (Pêcheur d’Islande, 1924, qui fera l’objet de quatre adaptations jusqu’à la version de Pierre Schoendoerffer en 1958) ou encore Flaherty et son célèbre Homme d’Aran (1934).

Pendant ce temps-là, le cinéma d’aventure écrit ses lettres de noblesse sur les mers en reprenant de grands mythes tels que Les Révoltés du Bounty, réalisé dès 1916 par l’Australien Raymond Longford, puis magistralement par Franck Lloyd (avec Charles Laughton et Clark Gable, 1935) et par Lewis Milestone en 1962, avec Charlton Heston, film flamboyant qui fleure bon la mer. (Une version plus récente sera tournée en 1984 par Roger Donaldson, avec Mel Gibson et Anthony Hopkins.) Pirates, corsaires et flibustiers vont faire les beaux jours du cinéma flottant. Douglas Fairbanks, Errol Flynn, Frederic March ou Tyrone Power portent haut les couleurs du drapeau pirate sous la houlette des plus grands réalisateurs américains de l’époque : Victor Fleming (L’Ile au trésor, 1934), Cecil B. de Mille (Les Flibustiers, 1938, Les Naufrageurs des mers du sud, 1942), Michael Curtiz (Captain Blood, 1935, L’Aigle des mers, 1940), Raoul Walsh (Barbe Noire, 1952), Fritz Lang (Les Contrebandiers de Moonfleet, 1955), etc. Aujourd’hui encore, Le Pirate des Caraïbes incarné par Johnny Depp connaît un énorme succès.

Fredric March in The Buccaneer (1938)

La mer est le lieu de tous les imaginaires ; en 1954 Richard Fleischer se lance dans sa version hollywoodienne de 20 000 lieues sous les mers avec Kirk Douglas. Quatre ans plus tard le réalisateur utilise les mêmes ingrédients pour un grand film d’aventures : Les Vikings. Puis vient le Moby Dick de John Huston en 1956, et Le Vieil homme et la mer, de John Sturges avec Spencer Tracy, (1958). Pour la petite histoire, Hemingway fut convié sur le tournage en qualité de pêcheur, afin de prendre le plus gros espadon possible pour le film. L’écrivain ayant failli à sa mission, la production utilisa des images de pêche au gros et un poisson en plastique.

 

Ernest Hemingway, grand pêcheur d’espadon

 

Plongeurs et Robinsons

Une date charnière : en 1956, Le Monde du silence obtient la Palme d’or au Festival de Cannes. Même si bien des images du film paraissent aujourd’hui cruelles (poissons et cétacés tués ou blessés pour les besoins du tournage), ce prix prestigieux n’en annonce pas moins le mariage officiel de la mer et du cinéma, grâce à deux maîtres artisans : Cousteau pour la mer et Louis Malle pour le cinéma. Dès lors les caméras vont se mouiller, s’aventurer dans les vagues et plonger dans les flots pour y suivre les personnages qui peuplent les prairies marines, apnéistes ou dauphins. Les progrès techniques permettant de filmer la mer au plus près, vont également faire évoluer les sujets traités. On emporte désormais des caméras sur des voiliers au cœur de la tempête, en plongée au milieu des requins ou en surfant des vagues géantes. Mais tant que les caméras ne deviennent pas réellement amphibies, les scénarios continuent à se dérouler en lisière d’océan, sur des îles ou des plages, en déclinant le thème des robinsonnades et autres naufragés.

À lui seul, Robinson Crusoe a fait l’objet d’une vingtaine d’adaptations entre 1916 et nos jours, dont celle de Luis Bunuel en 1954. Lorsque les naufragés sont un couple de jeunes adolescents découvrant l’amour au bord d’un lagon paradisiaque, cela donne Le Lagon bleu (1948 ; le remake de Randal Kleiser fit connaître Brooke Shields en 1980).

Sa Majesté des mouches ou Lord of the flies de Peter Brook en 1963

D’autres fois, ce sont une bande d’enfants qui se mettent à vivre comme des sauvages sur une île après le crash de leur avion (Le Seigneur des mouches réalisé par Peter Brook en 1963, remake en 1990) ou bien c’est une famille entière qui est naufragée comme dans Les Robinsons des mers du Sud produit par Disney en 1960 ou encore deuxsoldats ennemis oubliés sur une île du Pacifique (Duel dans le Pacifique de John Boorman avec Lee Marvin et Toshiro Mifune, 1968) et plus récemment Tom Hanks se retrouvait sur une île Seul au monde (de Robert Zemekis, 2000), film comportant de belles scènes aquatiques en mer et dans les vagues. Quant au succès de la série télévisée Lost, il montre bien que le thème de l’île, tour à tour prison et utopie, reste une parabole actuelle.

La série télévisée Lost, reprise dans le monde entier

 

Surfeurs et dauphins

Un phénomène de société a pris forme dans les années 1950-60 : la génération surf. En 1959 un film gentillet met le feu aux poudres : Gidget, l’histoire de la fille d’un prof de Malibu qui découvre la plage, le surf et l’amour. Cinq ans plus tard, Gidget devient une série télé, alors que sort le premier « vrai » film de surf, fait par des surfers, le fameux Été sans fin de Bruce Brown (1966), qui sera suivi par des dizaines, puis des centaines de films de surf, fictions, purs documentaires ou mélanges des deux. Dès 1978 un surfeur natif de Malibu et pilier d’Hollywood, John Milius (réalisateur entre autres de Conan le Barbare), se lance dans l’aventure en réalisant l’un des grands classiques du film de surf, Big Wednesday (rebaptisé Graffitti Party), sur fond de guerre du Vietnam (« Un film trop bon pour les surfers » a dit Quentin Tarantino). L’année suivante Milius travaille avec Coppola sur Apocalypse Now : c’est à lui qu’on doit la présence du surf dans le film. En 1991 Kathryn Bigelow (ex-femme de James Cameron) réussit un coup de maître avec Point Break, thriller dans le milieu du surf incluant de mémorables séquences de glisse. Un certain nombre de films de surf mêlent fiction et images aquatiques spectaculaires comme Blue Crush de John Stockwell (2002), qui continue à tourner dans et sous la mer, avec Into the blue (2006), un suspens autour de l’épave d’un avion aux Bahamas. La veine de l’épave contenant un trésor est fertile pour de nombreux scénarios aquatiques (Les Grands fonds de Peter Yates en 1977) avec requins, tueurs, monstres, squelettes, malédictions, trésors, etc.

                                                                           John Milius

Quant aux Dents de la mer de Spielberg (1975), il ouvre la voie à de nombreux films où la mer est un milieu inconnu, propre à susciter l’angoisse. Autre thème récurrent jouant sur cette peur des profondeurs et de l’enfermement : les films de sous-marins – sous-marins nucléaires (K 19 de Kathryn Bigelow en 2002) ou U-Boats de la Première guerre (Das Boot de Wolgang Petersen, 1981) sont – très nombreux, et ce n’est pas fini, comme on le verra avec le prochain film de Peter Weir, Shadow Divers, la quête de sept ans menée par deux plongeurs que fascine l’épave d’un U-Boat…

Jacques Mayol (à droite) , dont la vie a inspiré Luc Besson (à gauche) pour Le Grand Bleu

Un grand pas fut franchi en quelques coups de palmes par Le Grand Bleu de Luc Besson (1988), librement inspiré de la vie de l’apnéiste Jacques Mayol. Ce film culte va propulser son réalisateur au rang des plus grands et ouvrir les portes du film de mer à un vaste public (plus tard Besson réalisera Atlantis, documentaire tourné sous l’eau aux quatre coins du globe).

                                        Jean-Marc Barr, dans son rôle culte du Grand Bleu

L’influence des dauphins est palpable dans ce film et d’autres suivront, où les cétacés seront les stars. Dès 1963 Flipper le dauphin tenait la vedette, d’abord au cinéma, puis à la télévision, pour de nombreuses années. Le roman de Robert Merle, Un animal doué de raison (de Mike Nichols avec George Scott, 1973) montre l’intelligence des dauphins, animaux préférés de bien des spectateurs. Un beau film passe inaperçu en 1985, histoire d’amour entre un homme, une femme et un dauphin, dans les îles grecques : L’Arbre sous la mer de Philippe Muyl, avec Vincent Malavoy. Un sympathique film québécois de 1987, La Grenouille et la baleine, décrit les relations extrasensorielles entre une petite fille et les cétacés. Les orques, seigneurs des mers, sont mises à l’honneur dans Namu (1966), puis dans Orca (1977) de Michael Anderson avec Richard Harris et Charlotte Rampling. Vient ensuite la fameuse trilogie de Sauvez Willy (1993-95-97) pour dénoncer leur captivité.

Namu (1966)

Les films ayant des bateaux pour décor principal sont nombreux au cinéma : paquebots, cargos, navires de pêche, etc. De même que les naufrages célèbres (Poséidon, Titanic, Lusitania, Brittanica, Bismark). Le Titanic à lui seul a inspiré une demi-douzaine d’adaptations, jusqu’au film « définitif » de Cameron en 1997, tourné à la fois sur la mer et sous la mer. Alfred Hitchcock lui-même s’était risqué à réaliser Lifeboat (1944), drame humain en milieu fermé à bord d’un canot de sauvetage pendant la guerre. Les voiliers ont eux aussi donné lieu à quelques huis clos célèbres, que ce soit Calme blanc (1989) de Philip Noyce avec Nicole Kidman, ou Lame de fond (1995) de Ridley Scott avec Jeff Bridges.

Les terres englouties dans La Planète des singes (1968)

Plus le destin de l’humanité semble lié à celui de la mer, plus elle s’invite dans les superproductions, souvent pour montrer que demain les terres pourraient bien être englouties, idée développée dès 1968 dans La Planète des singes, puis dans Waterworld (1995) avec Kevin Costner, ou dans Le Jour d’après(2004). Grâce à l’image de synthèse, on peut désormais montrer tempêtes et vagues géantes de façon réaliste comme dans En pleine tempête (2000) de Wolfgang Petersen avec George Clooney.

Beaucoup d’images de synthèse dans le Jour d’Après (2004)

Mais la mer c’est avant tout une ouverture sur un autre monde. Dans Splash (1984), le réalisateur Ron Howard nous présente une charmante sirène venue de la mer, incarnée par Daryl Hannah, qui se retrouve à New York aux pieds de la statue de la Liberté. L’année suivante, avec Cocoon, le réalisateur pousse l’audace scénaristique plus loin : cette fois, ce sont des extraterrestres qui reviennent chercher des cocons au fond de la mer. Et si l’intelligence extraterrestre se trouvait dans la mer et non dans l’espace ? Dans Sphère (1998), Dustin Hoffman et Sharon Stone sont les héros inattendus d’une aventure subaquatique de vaisseau extraterrestre enfoui dans les abysses.

Avec Cocoon (1985) , l’histoire de l’océan se mêle à celle des extraterrestres!

La mer est également source d’inspiration pour les comédies comme La Vie aquatique (avec Bill Murray et Cate Blanchett, 2003), parodie décalée inspirée des aventures du Cdt Cousteau, montrant une faune aquatique complètement surréaliste et des dauphins débiles. Autre comédie méconnue, pleine de mer et de soleil autour du thème de Robinson Crusoë : Les Naufragés de l’Île de la Tortue (2004) de Jacques Rozier avec Pierre Richard, et bien entendu l’inénarrable Jean Dujardin transformé en Brice de Nice (2005), surfeur-culte des jeunes ados.

 

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Petite histoire du cinéma subaquatique,

De J. E. Williamson à James Cameron

 

Les films de Cousteau ont fait rêver des millions de gens et ont alimenté de nombreuses passions pour l’océan. Les débuts du cinéma sous-marin ont été laborieux, héroïques. L’océan est le plus immense et le plus inexploré des décors pour notre histoire future… Plongez avec nous dans l’histoire du cinéma sous-marin.

Les débuts des images sous-marines, avec l’humour de Louis Boutan

Les pionniers : Paul Régnard, Louis Boutan

Poètes et romanciers ont souvent une longueur d’avance sur les scientifiques. Une fois de plus, Jules Verne fut un visionnaire et une source d’inspiration. Ses livres ont enflammé les imaginations dans le monde entier et poussé les inventeurs dans leurs retranchements. Dans Vingt mille lieues sous les mers (1870) il parle déjà de photographier les fonds marins ; quelques années plus tôt, en 1856, le Britannique William Thompson avait fait quelques essais dans un caisson étanche, mais rien de probant. C’est lors de la campagne océanographique du prince Albert de Monaco en 1888, que Paul Régnard met au point un procédé qui est l’ancêtre des caméras sous-marines : l’appareil est situé dans un caisson motorisé muni d’un ballon et d’un cadre métallique permettant de le poser sur le sol et d’y adjoindre des projecteurs.

Le pionnier Louis Boutan en apnée, 1ers essais de cinéma sous-marin!

La technique s’améliore avec celui qui est considéré comme le pionnier de la photo sous-marine, Louis Boutan, un biologiste qui découvrit la plongée au laboratoire océanographique de Banyuls-sur-Mer. Dès 1892 il fait des essais photographiques avec un caisson submersible nommé Le Détective. Aidé du mécanicien Joseph David, il réalise en 1895 des photos par 11 m de fond dans la baie de Banyuls. Ce sont les premières photographies sous-marines dignes de ce nom, comme on le voit dans ses autoportraits montrant l’inventeur en apnée par trois mètres de fond, parfaitement à l’aise sous l’eau. Dès 1899, Boutan met au point un flash sous-marin à base de magnésium qui réduit les temps d’exposition. L’année suivante il écrit un livre sur le sujet, premier du genre : la Photographie sous-marine. Divers essais vont suivre, en Europe comme en Amérique du Nord.

 

Le Louis Lumière des mers : J. E. Williamson

Celui qui est considéré comme le vrai père du cinéma de mer, est l’Américain John Ernest Williamson, fils d’un capitaine de la marine ayant inventé une sphère submersible reliée à une barge par un tube, ce qui permettait de travailler sur les épaves. Passionné de plongée et de photo, le jeune John Ernest (« J.E. » comme il se faisait appeler), voit très vite le parti qu’il peut tirer de l’invention paternelle. Il fait agrandir l’habitacle et la taille des hublots, de façon à pouvoir s’y installer avec sa caméra, ce qui lui permet de donner les premiers coups de manivelle d’un tournage sous-marin ; il nomme cet appareil la « photosphère Williamson ». Avec cet équipement permettant de filmer jusqu’à 15 m de profondeur, J.E. et son frère George organisent en 1914 un tournage dans les eaux claires et lumineuses des Bahamas. C’est là qu’ils réalisent le premier film sous-marin au monde, où l’on voit J.E., qui décidément n’a peur de rien, tuer un requin à coups de couteau (en apnée et sans palmes), tout en restant dans le cadre ! Ces incroyables images constituent le moment fort du film intitulé Trente lieues sous les mers, en hommage à Jules Verne, dont J.E. est fan.

Williamson s’apprêtant à descendre dans son habitacle, vers 1910

En ces débuts du muet, on ignore encore tout du monde sous-marin et ces images connaissent un succès sans précédent. J.E. est invité à la première exposition internationale de cinématographie à New York et son film le rend instantanément célèbre. Ce pionnier et aventurier rêve depuis longtemps de tourner Vingt mille lieues sous les mers au cinéma. Ses images lui ouvrent les portes, mais encore faut-il réussir à recréer l’univers du capitaine Nemo, avec un sous-marin, des plongeurs armés, des créatures marines, dont un poulpe géant et un yacht d’époque… J.E. sera le véritable artisan de ce film historique, inspiré du roman de Verne et réalisé par Stuart Paton. Grâce à son inventivité, Williamson surmonte tous les obstacles, y compris la fabrication d’un sous-marin et d’une pieuvre géante articulée. Le producteur, Carl Laemmle, qui venait de créer les Studios Universal quatre ans plus tôt, joua le jeu ; grâce à ce film, puis à L’Île mystérieuse, Laemmle deviendra spécialiste du genre. Cette folle épopée des premières heures du film sous-marin est racontée dans le livre illustré et autobiographique de John E. Williamson, Vingt ans sous les mers, écrit en 1936 (Éditions Jean-Michel Place, 1996).

 

 

Jean Painlevé, Yves Le Prieur, les années 1930

Dans les années 1930, l’artiste Jean Painlevé, original et passionné, tourne de nombreux films sur les créatures marines, L’Oursin, Crabes et crevettes, L’Hippocampe, qui lui valent des louanges d’artistes comme Chagall et l’intérêt des scientifiques. Il fréquente les surréalistes mais aussi les biologistes de la station de Roscoff, en Bretagne, où il s’installe.

 

Au fil des ans, il tourne près de 200 films sur les créatures marines. Sa rencontre avec le commandant Yves Le Prieur, inventeur du scaphandre autonome, le mène à tourner son premier film sous-marin. En 1935, Le Prieur et Painlevé organisent des soirées d’initiation à la plongée en piscine à Paris ; ces réunions sont appelées avec humour le « Club des sous-l’eau » et Painlevé en fait un film sous-marin de 11 minutes tourné avec une caméra 35 mm en caisson : Vie dessous l’eau. Deux ans plus tard, Painlevé filme Le Prieur lorsque celui-ci s’expose, sous l’eau, dans l’aquarium du Trocadéro, pour faire connaître son invention au grand public.

Cette même année 1937, le commandant Philippe Tailliez — qui allait devenir l’un des trois « Mousquemers » avec Cousteau et Frédéric Dumas — entreprend quelques essais de photo sous-marine dans les eaux de Toulon, conseillé par Le Prieur et Painlevé. Tailliez inventa son propre caisson pour y nicher une caméra Pathé 9,5 mm. Il avait bien tourné un court-métrage sous-marin deux ans plus tôt (sur un naturaliste suisse, Jacques Crob), mais ne connaissant pas le scaphandre de Le Prieur, il avait dû réaliser son tournage en apnée.

Côté documentaires, cette période est dominée par les films et les aventures du plongeur et réalisateur allemand Hans Hass, qui a fait rêver des générations d’amoureux de la mer et a su donner une dimension artistique à l’image subaquatique. Ses plongées dans le monde entier en 1936 se traduisent en photos inédites et en un premier long-métrage, Hommes et requins, qui connut un succès international. Bientôt accompagné en plongée par sa ravissante épouse Lot, le plongeur-cinéaste fit de nombreuses conférences et projections de ses films et photos pour populariser le monde sous-marin.

Hans Hass et son casque en 1938
Hans Hass

 

Cousteau, cinéaste dès l’enfance

L’année suivante, en 1937, le commandant Philippe Tailliez — qui allait devenir l’un des trois « Mousquemers » avec Cousteau et Frédéric Dumas — entreprend quelques essais de photo sous-marine dans les eaux de Toulon, conseillé par Le Prieur et Painlevé. Tailliez inventa son propre caisson pour y nicher une caméra Pathé 9,5 mm. Il avait tourné un court-métrage sous-marin deux ans plus tôt (sur un naturaliste suisse, Jacques Crob), mais ne connaissant pas le scaphandre de Le Prieur, il avait dû travailler en apnée.

De son côté, Cousteau a la passion du cinéma dans le sang. En 1920, la famille Cousteau s’était installée à New-York pour trois ans. Le jeune Jacques-Yves, alors âgé de dix ans, y apprit l’anglais, mais surtout découvrit les premiers chefs-d’œuvre du cinéma américain (comme ceux de Griffith, « le père du cinéma »). Il en sera marqué à vie et rêva dès lors, de devenir réalisateur, acteur, producteur. À l’âge de treize ans, il se fait offrir sa première caméra, une Pathé Baby. Le voilà qui réalise des saynètes et s’occupe de tout : le développement de la pellicule, les décors, les comédiens, l’entretien de la caméra… À 16 ans il s’invente une maison de production appelée Société Zyx Films et joue même des rôles de canaille dans ses propres courts-métrages ! À la fin de sa carrière, lorsqu’on lui demandait de se définir, Cousteau répondait, étonnamment : « Ni plongeur, ni scientifique, ni marin, ni commandant de la Calypso, mais cinéaste ».

Après la Seconde guerre, le documentaire marin et sous-marin connaît un essor enthousiasmant. Un film marque les esprits dès 1950 : l’aventure du Kon Tiki, radeau de balsa construit à la façon des Polynésiens, qui parcourut 8 000 km en 101 jours du Pérou à la Polynésie. L’expédition menée par le Norvégien Thor Heyerdahl donna lieu à un livre traduit dans 55 langues et un film (Oscar du meilleur documentaire) qui fit le tour du monde. Pendant ce temps, en 1942, les trois Mousquemers tournent, en apnée au large des Embiez, le premier film subaquatique signé Cousteau : Par dix-huit mètres de fond. Le film rencontre un succès retentissant au Gala de l’aventure en 1943 au Palais de Chaillot. La collaboration entre Frédéric Dumas, Philippe Tailliez et Cousteau se prolonge pendant des années et se traduit par d’autres films, dont Dumas sera parfois l’un des acteurs et l’un des artisans. Un bond majeur va s’accomplir lorsque les Mousquemers utilisent le révolutionnaire scaphandre Cousteau-Gagnan pour tourner leurs films. Afin de montrer « autre chose que des poissons », ils ont choisi de faire découvrir au grand public la majesté des épaves de navires gisant par 15 à 30 mètres de fond, au large de Marseille avec le film Épaves.

Extrait du film Epaves (1940)

 

Pendant la guerre, la famille Cousteau a rencontré en Haute-Savoie une famille d’alpinistes, les Ichac, et en particulier Marcel, qui deviendra un célèbre explorateur et un « grand maître du documentaire». Marcel Ichac tournera plusieurs films avec Cousteau, dont Carnets de plongée en 1948 (en compétition à Cannes en 1951). Quatre ans plus tard, Cousteau décide de tourner un petit film dans La Fontaine-de-Vaucluse, un puits d’eau douce unique au monde, donnant accès à un vaste et profond réseau aquifère souterrain, dans lequel le commandant a effectué plusieurs plongées. Il s’adjoint un réalisateur en herbe, tout juste âgé de 23 ans, Louis Malle, qui allait devenir l’un des plus grands réalisateurs français. Il co-réalise avec Cousteau Le Monde du silence. Leur film – pourtant un documentaire – obtint la Palme d’or à Cannes, consécration qui fit connaître Cousteau (et le jeune Louis Malle) dans le monde entier.

Extrait « Le Monde du Silence » Palme d’or 1956

 

Les matériels de plongée et de tournage sous-marins vont évoluer de pair, notamment grâce à l’inventeur franco-russe Dimitri Rebikoff, qui créa une « torpille » pilotée par un plongeur, munie de lumière et d’une caméra ; il est aussi l’auteur du documentaire sous-marin en couleur Color Palace primé à Cannes en 1952 pour la Palme du film scientifique.

Dimitri rebikoff avec sa torpille Pégase

Les documentaires vont se multiplier au gré des expéditions lointaines. Plongée, apnée, chasse sous-marine, recherche d’épaves, archéologie, observation des requins, des baleines, des coraux, traversées à la voile, tous ces territoires cinématographiques étaient encore vierges et de nombreux plongeurs et cinéastes s’y sont rués.

Au cours des années 1960-1970, les expéditions scientifiques de la Calypso du commandant Cousteau deviennent des séries produites par les Américains pour la télévision, ce qui leur vaut une renommée mondiale. La télévision s’avère un fantastique relais pour ces images d’un autre monde. Une nouvelle ère s’ouvre et d’autres séries plus spectaculaires encore et consacrées à la mer, seront produites par ABC, National Geographic, la BBC ou Discovery Channel, parmi bien d’autres.

Lorsque Cousteau et son équipe tournent Le Monde sans soleil en 1963, ils font découvrir au public émerveillé non seulement les magnifiques paysages sous-marins de la mer Rouge, mais surtout leurs nouveaux outils de plongée : scaphandres et soucoupes plongeantes. Ce film pose déjà la grande question : « L’homme vivra-t-il un jour dans les océans ? » Or, Le Monde sans soleil va recevoir l’une des plus hautes récompenses du cinéma mondial : un oscar à Hollywood en 1964, en présence de personnalités telles que Peter Sellers, Anthony Quinn ou Sophia Loren. Comme le disait Cousteau : « Les bateaux, les engins, l’argent, les hommes, moi-même, tout ça c’est de la quincaillerie. Ce qui compte, c’est l’œuvre accomplie : dans un siècle on nous aura oubliés, mais on se souviendra encore de ce que nous avons filmé et dit ».

« Le monde sans soleil  » de Cousteau , reçoit l’oscar du meilleur film documentaire en 1964

 

L’océan envahit les écrans

Les progrès techniques permettant de filmer la mer au plus près, vont faire évoluer les sujets traités. On emporte désormais des caméras sur des voiliers au cœur de la tempête, en plongée au milieu des requins ou en surfant des vagues. Les épopées du surf vont d’ailleurs donner quelques beaux films de mer comme Été sans fin, de Bruce Brown (1966), suivi de dizaines, puis de centaines de films de surf, fictions, purs documentaires ou mélanges des deux. Dès 1978 un surfeur natif de Malibu et poids lourd d’Hollywood, John Milius (réalisateur entre autres de Conan le Barbare), se lance dans l’aventure en réalisant l’un des grands classiques du film de surf, Big Wednesday (rebaptisé Graffitti Party), sur fond de guerre du Vietnam (« Un trop bon film pour les surfeurs » selon Quentin Tarantino). Sous la mer se tournent de nombreux films de fiction, avec souvent des requins tueurs, des monstres mutants ou des trésors engloutis pour tout scénario. La veine de l’épave contenant un trésor est fertile pour de nombreux scénarios subaquatiques (comme Les Grands fonds de Peter Yates en 1977).

La jeune Jacqueline Bisset remonte à la surface dans « Les Grands Fonds »
« Les Grands Fonds » Titre en français

 

Un grand pas sera franchi en quelques coups de palmes par Le Grand Bleu de Luc Besson (1988), librement inspiré de la vie de l’apnéiste Jacques Mayol. Ce film culte va propulser son réalisateur au rang des plus grands et ouvrir les portes du film de mer à un vaste public (plus tard Besson réalisera Atlantis, documentaire tourné sous l’eau aux quatre coins du globe). L’année suivante, Abyss de James Cameron représente un tournant majeur ; s’y mêlent plusieurs technologies, y compris le virtuel, pour un thriller subaquatique sans précédent (tourné dans une ancienne tour de refroidissement nucléaire).

Le Grand Bleu de Luc besson
Lus Besson sur le tournage d’Atlantis

 

Désormais la 3-D, le virtuel, l’holographie (dont le commandant avait vu le potentiel dès les années 1970 !), sont en train de donner au cinéma une nouvelle dimension : le relief, qui colle parfaitement avec le monde sous-marin, lui-même en trois dimensions. Les nouvelles technologies permettent désormais de filmer la mer dans toutes les conditions : tempêtes, vagues géantes, plongées abyssales, proximité de la faune, et lorsque la caméra ne peut pas y aller, le cinéma reconstitue la réalité en images de synthèse. Les hommes eux-mêmes deviennent de plus en plus performants sous la mer et les outils (de plongée ou de cinéma) sont plus faciles à utiliser. L’ère du cinéma sous-marin ne fait que commencer et l’on devrait avoir dans les mois et les années qui viennent quelques belles surprises !

Parmi les grands cinéastes actuels réalisant des films océaniques, on peut citer l’Australien Peter Weir (Master and Commander, Shadow Divers) ou l’Allemand Wolfgang Petersen (Das Boot, Poséidon, En pleine tempête) ou Jacques Perrin et Jacques Cluzaud (Océans), mais c’est bien sûr James Cameron qui montre la voie d’un cinéma à grand spectacle, où l’océan n’est plus un simple décor, mais un acteur principal.

Extrait de « Master and Commander » de Peter Weir
« En pleine tempête  » 2000

 

George Clooney « En pleine tempête »

 

On le voit, le film de mer est un genre qui ne fait que commencer, qui va prendre une dimension nouvelle avec la 3D, et qui inspire de plus en plus de cinéastes. Cela est aussi un signe avant-coureur du grand retour à la mer, inéluctable en ce 21e siècle dominé par la montée des eaux.

Caisson subaquatique pour filmer en 3D Fujifilm W1

 

 

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Tournages en mer : l’enfer

Les tournages sur l’eau prennent des tours inattendus, voire des proportions épiques ; ce sont souvent des galères, parfois des tragédies… Avaries, tempêtes, noyades, chavirages, perte du matériel… Mille et un accidents peuvent très vite transformer le travail du réalisateur en un cauchemar logistique. Puissante et imprévisible, la mer ne se laisse pas facilement apprivoiser.

Visite guidée dans les coulisses infernales des films de mer…

 

Une seule scène de mer dans un film peut se transformer en grain de sable capable de bloquer toute une superproduction. C’est ce qui s’est produit en 1958, alors que la MGM, au bord de la faillite, décide de tout miser sur Ben-Hur. Poussant le réalisme jusqu’au bout, le studio commande à un historien les plans de la galère romaine dans laquelle le personnage de Charlton Heston doit embarquer. Malgré l’avis des techniciens, qui la jugent beaucoup trop lourde sur plans, elle est néanmoins construite. Les premiers essais de mise à l’eau sont concluants, mais bientôt elle commence à s’enfoncer. On décide donc de l’installer dans un bassin et de tourner avec pour seul décor un ciel peint en arrière-plan. Mais l’eau du bassin n’est pas assez bleue… Un chimiste est alors engagé pour lui donner la teinte de la Méditerranée. Problème : les produits utilisés pour colorer l’eau forment une croûte toxique qui commence à attaquer la coque ! Le bassin est vidé et la galère laborieusement nettoyée. Enfin tout semble réglé, sauf que les nouvelles caméras Panavision utilisées pour le tournage sont trop volumineuses pour être embarquées à bord… Après mûre réflexion, la production prend alors la décision de sortir la galère du bassin et de la couper en deux ! On ne filmera qu’une moitié. Mais voilà que surgit un nouveau problème : une fois transportée sur le plateau, les rames d’origine s’avèrent trop longues ! Elles seront coupées, elles aussi. Oui, mais une fois raccourcies, elles sont devenues si légères qu’elles rendent l’action peu crédible… Pour que les galériens aient l’air de peiner, des pistons hydrauliques sont donc couplés aux rames afin de les entraîner vers le bas !

Et vogue la galère, Ben-Hur

Cette histoire invraisemblable illustre les « galères » qui émaillent les tournages des films liés à la mer. Ces films demandent un matériel amphibie adapté, qu’il faut parfois créer de toutes pièces. Pour tourner les images de l’épave du Titanic, le frère de James Cameron, Mike, a développé avec Panavision une nouvelle caméra capable de supporter une pression de 200 kg/cm² par 4 000 m de fond : elle mettait deux heures à atteindre son objectif et ne pouvait contenir que 2 bobines de 12 minutes ; aussi pas moins de 12 plongées furent nécessaires pour obtenir les rushs de l’épave.

Parfois le matériel doit être envoyé sur place à grands frais. Pour le deuxième volet de Pirates des Caraïbes, l’Interceptor, clipper deux mâts transformé pour les besoins du film, a dû entreprendre un périple de 40 jours afin d’atteindre le lieu du tournage : parti de Port Towsend, Washington (côte Pacifique), il est arrivé aux Caraïbes par le canal de Panama, soit un voyage de 15 000 km, au cours duquel il a perdu une bôme de foc et essuyé des tempêtes. Belle performance pour quelques heures de tournage !

Le clipper Interceptor pour le tournage de Pirate des Caraïbes 2

 

Un film de mer demande aussi un entraînement adapté : les acteurs doivent surmonter le mal de mer (une partie du tournage de La malédiction du Black Pearl en 2003, eut lieu en mer, au large de St-Vincent, avec des creux de plus de deux mètres), apprendre à nager, à plonger, mais aussi maîtriser des techniques spécifiques : les gestes des pêcheurs pour les acteurs de En pleine tempête (2000), ceux des marins pour les acteurs du film de Christian de Chalonge, Les Quarantièmes rugissants (1982), qui furent conseillés par Éric Tabarly, ou encore les pratiques des sauveteurs pour Kevin Costner et Ashton Kuchter dans Coast Guards (2006). Parfois il faut aller jusqu’à modifier son métabolisme. Ainsi, les acteurs du Grand Bleu (1988) ont-ils dû s’entraîner dur sous l’œil attentif de Luc Besson, pour être capable d’effectuer eux-mêmes, sans doublures, une quinzaine d’apnées quotidiennes à plusieurs dizaines de mètres. Évidemment, c’est autre chose que d’apprendre à conduire une moto ou à manier le sabre…

« La Malediction du Black Pearl »: des scènes périlleuses en cascades!
Kevin Costner dans Coast Guards (2006) a du s’entraîner dur pour assurer lui-même les nombreuses scènes de sauvetage
Les acteurs doivent assurer eux-mêmes des sauvetages extrêmes

 

Les tournages des films marins sont longs et éprouvants, mais aussi dangereux et imprévisibles. Le 30 juillet 1975, en plein tournage des Dents de la mer, le bateau sur lequel se trouve l’équipe du film a une avarie et manque de couler, causant un sauve-qui-peut général. Deux caméras et 300 mètres de pellicule sont endommagés. Les Dents de la mer est un bon exemple de tournage chaotique : rien ne se passe comme prévu, le tout dure cinq mois au lieu de deux et le budget de 2,5 millions de dollars est multiplié par cinq. Les conditions météo sont mauvaises et l’ambiance exécrable : Robert Shaw (le capitaine) et Richard Dreyfuss (l’océanographe) se détestent cordialement (leur animosité se retrouve à l’écran) et certains acteurs menacent de faire grève. Le retard s’accumule et les problèmes techniques se multiplient. Le film en conserve les traces : les reflets des caméras dans les vitres du navire, le fait qu’on puisse apercevoir les câbles reliant le requin au bateau ou que plusieurs séquences commençant avec une mer d’huile continuent sur une mer hachée, montrent l’impossibilité de maîtriser le décor marin. Plusieurs indices témoignent aussi d’une méconnaissance de la mer, comme le fait que l’antenne radar de Hooper soit située à la proue du bateau…

Pas besoin de trop forcer la naturel pour jouer les scènes d’engueulade dans les Dents de la mer (1975) entre Robert Shaw et Richard Dreyfuss

Une grande partie des ennuis éprouvés par Spielberg vient cependant du requin lui-même. On sait que pour les gros plans sous-marins, l’équipe de tournage n’hésita pas à utiliser un véritable Grand blanc coupé en deux, baladé ensuite dans les eaux australiennes de Seal Rocks… Pour le reste, trois requins en polyuréthane furent utilisés, tous trois surnommés « Bruce », mesurant chacun plus de huit mètres de long et pesant une tonne et demie ; treize personnes furent nécessaires pour manœuvrer l’armature sous-marine sur laquelle ils étaient fixés. Les premières mises à l’eau furent un échec : Bruce coula à pic et dut être remonté à la surface par une équipe de plongeurs. Il fallut constamment entretenir le monstre mécanique, ce qui coûta plusieurs centaines de milliers de dollars.

Un des Bruce en construction.les Dents de la mer (1975)

 

Et Bruce en action!

 

Films maudits

Vingt ans plus tôt, en 1956, d’autres techniciens avaient déjà connu ce genre de problèmes. L’équipe technique du Moby Dick de John Huston passa en effet le plus clair de son temps à réparer la maquette de la baleine – on raconte même que deux hommes furent écrasés par la structure métallique… Le tournage de cette œuvre extraordinaire dura deux ans (plus de 4 mois furent nécessaires pour mettre en boîte la scène finale) et coûta une fortune. Il faut dire que Huston ne chercha pas la facilité : il aménagea de manière aussi réaliste que possible le bateau, reconstitua une véritable chasse à la baleine (avec mise à mort) et tourna dans quatre lieux différents : un bassin près de Londres, dans l’île de Madère où les baleiniers chassaient encore au harpon, dans les eaux déchaînées du Canal Saint-Georges où deux répliques de la baleine furent envoyées par le fond, et aux îles Canaries, où Gregory Peck manqua de se noyer en effectuant lui-même une cascade. De son film, John Huston dira plus tard : « Comme le livre, ce film est un blasphème et l’on peut admettre que Dieu se soit défendu en déchaînant contre nous ces ouragans et ces vagues énormes. » Cela ne le dégoûta pas de la mer pour autant, puisqu’il tourna La Nuit de l’iguane (1964) avec Richard Burton et Ava Gardner sur les plages de la Mer de Cortez, un lieu dont il tomba amoureux au point d’y acheter une maison. Véritable ambassadeur de Puerto Vallarta, John Huston y a aujourd’hui sa statue.

Moby Dick, de John Huston

 

Puerto Vallarta (Mexique) est bien mis en avant par Jon Huston dans La Nuit de L’Iguane de John Huston

Si l’on peut douter que John Huston ait subi les foudres divines, certains films semblent cependant avoir été victimes de véritables malédictions… C’est le cas du Tabou de Murnau (1931), l’un des derniers grands films muets. Son tournage en Polynésie dura 18 mois et fut émaillé de multiples incidents : explosions, intoxications, noyades… Il suscita aussi le mécontentement de la population locale, car non content d’installer son QG dans un ancien cimetière de Bora-Bora, Murnau tourna plusieurs scènes sur des récifs sacrés interdits. L’inimitié entre les indigènes « qui n’ont jamais vu un Kodak » et le réalisateur était telle que le shaman Hitu (qui joue dans le film) lança une malédiction contre Murnau. Quelques mois plus tard, celui-ci devait trouver la mort dans un accident de voiture, une semaine avant la sortie du film…

Le shaman Hitu, acteur et jeteur de sort pour Tabu, le film de Murnau

 

Un autre film maudit est celui tourné par Orson Welles au Brésil en 1942, à l’âge de 27 ans. L’histoire est singulière et tragique. En 1941, quatre pêcheurs entreprennent un périple maritime de 2 400 km, de Fortaleza à Rio, pour dénoncer leurs conditions de vie misérables au dictateur Vargas. Leur geste héroïque fait le tour du pays. Envoyé par la RKO pour filmer le carnaval, Orson Welles décide de mettre en scène cette histoire, où les quatre protagonistes joueront leur propre rôle. Le film est intitulé Four men on a raft et Welles décide de commencer par la fin : l’arrivée des jangadeiros dans la baie de Guanabara. Tout se passe bien, lorsqu’une vague plus haute que les autres renverse l’embarcation : Jacare, le chef des pêcheurs, se noie sous ses yeux, après avoir heurté le bateau. On ne retrouvera pas trace de son corps. Le film ne verra pas le jour. Excédée, la RKO coupe les vivres et sonne le rappel ; choqué et découragé, Welles essaie quand même de continuer à tourner sur place avec une équipe réduite, mais finit par abandonner.

Jacare, chef des jangadeiros, mort sur le tournage de « Four men on a raft »

« Cette histoire l’a dévasté… », confie Jean-Luc Ormières, le producteur français à qui l’on doit d’avoir sauvé le film de l’oubli (disponible en DVD depuis 1995 sous le titre It’s all true). « Pour Welles, ce film est maudit… » Le réalisateur dira d’ailleurs avoir retrouvé une aiguille vaudou entourée d’un ruban rouge plantée dans son script. La croyance en une malédiction était telle que cinquante ans plus tard, l’équipe de J.-L. Ormières travaillant sur le montage du film dut se plier à une cérémonie de magie blanche : « Tout le monde était persuadé que ce film était maudit. Bill Krohn [réalisateur du documentaire] nous a traînés dans un endroit insensé dans les faubourgs de Fortaleza pour nous faire exorciser… »

Rushs retrouvés pour la version » It’s all true » du film d’Orson Welles: Jangadeiros dans la baie de Guanabara

 

Le cauchemar du réalisateur

On l’aura compris, tourner sur mer peut devenir dramatique. Roman Polanski, qui connut lui aussi les affres du tournage en mer avec Pirates (1986), confie à Pierre-André Boutang : « Tourner un film sur l’eau, c’est l’enfer. J’aurais dû le savoir, depuis Le Couteau dans l’eau. Une fois de plus, j’ai eu droit à la phrase rituelle : « On n’a pas vu un temps pareil depuis vingt ans. » Rien n’a été facile, il fallait tourner par des vents de force 8 ou 10 alors que le bateau était assuré jusqu’aux vents de force 5. Un cargo dont le capitaine voulait voir un galion de près, a heurté et détruit la proue… On a eu des dizaines d’histoires comme ça… »

Tournage de » Pirates » .Moment de répit entre Matthau et Polanski

Gore Verbinski, réalisateur de Pirates des Caraïbes, ne dit pas autre chose lorsqu’il commente le tournage du premier volet de la série : « Tout ce qu’on dit d’épouvantable sur le tournage en mer est vrai ! Tout ce qui peut potentiellement tourner mal… tourne effectivement mal. Dès que vous avez un bateau dans la bonne position, le vent tourne. Quand vous ancrez quelque chose, tout bouge, les différents éléments se déplacent les uns par rapport aux autres. Vous placez la caméra, vous cadrez un plan de l’acteur et tout dérive… Quand le vent est bon pour gonfler les voiles, le soleil est dans la mauvaise direction et si vous voulez une belle lumière par l’arrière, alors les voiles pendent… »

Ambiance de tournage de Pirates des Caraïbes , 1er volet

 

Rien d’étonnant alors à ce que, profitant des progrès techniques et de l’imagerie de synthèse, les réalisateurs préfèrent filmer en bassin sur fond bleu… Il y a bien longtemps que les grosses productions ne prennent plus le risque de tourner en mer. En 1989, pour la réalisation du célèbre Abyss — qui met aux prises des spécialistes du forage sous-marin et des soldats psychotiques avec une civilisation extraterrestre pacifique, blottie au fond de l’océan — James Cameron utilisa la cuve d’une centrale nucléaire de Caroline du Sud, qu’il fit remplir de plus de 26 millions de litres d’eau ! Le bassin était profond d’une douzaine de mètres. Pour occulter la lumière venant de la surface et donner l’impression de se trouver à plusieurs milliers de mètres de fond, des millions de billes de plastique noir furent répandues sur l’eau et une bâche géante fut tendue au-dessus de la surface. Les membres du tournage durent passer leur brevet de plongée avant le début du film : ils restaient tellement de temps sous l’eau qu’ils devaient décompresser avant de remonter ; à la fin de la journée il arrivait que James Cameron visionne les rushs à travers la vitre du caisson de décompression. L’eau du bassin était fortement chlorée pour éviter la formation de bactéries, ce qui eut pour effet de provoquer des réactions ophtalmiques et de teindre les cheveux de certains membres de l’équipe en blanc ou en vert ! Bien que ne se déroulant pas en mer, le tournage fut cependant éprouvant : l’actrice principale, Mary Elizabeth Mastrantonio, eut une dépression et Ed Harris raconte qu’en rentrant chez lui un soir, une crise de larmes incontrôlable l’obligea à garer sa voiture sur le bas-côté… L’équipe de tournage finit par surnommer le film, non pas « The Abyss », mais « The Abuse » (l’abus)…

La cuve dela centrale nucléaire de Caroline du Sud qui servit pour l’essentiel des scènes d’Abyss, de James Cameron

En 1990, Cameron, qui maîtrisait maintenant parfaitement les techniques du tournage sous-marin, renouvela l’expérience avec Titanic. Il fit construire un plateau dont le centre était occupé par un bassin monté sur vérins hydrauliques, pouvant contenir 65 millions de litres ; il fut disposé de telle sorte que les personnages aient le vent dans les cheveux. Plus récemment, on peut remarquer que si l’action de Master and Commander (2003) se déroule à plus de 90 % sur mer, seuls 10 jours ont été tournés en mer (pour 100 jours en studio). Le but étant de minimiser les risques. Enfin, dans 300 (2007), la seule scène de mer est entièrement réalisée par ordinateur : elle représente la flotte perse dans la tourmente, de manière aussi grandiose et qu’irréelle.

Un scène de studio- pleine mer dans « master and Commandant » de Peter Weir

 

Ne plus tourner en mer n’assure pas pour autant un travail paisible. Même lorsqu’ils veulent se garantir des éléments, les réalisateurs n’évitent pas toujours les caprices de la nature. Andrew Davis en a fait l’expérience avec Coast Guards : non seulement le volcan Kodiak (Alaska) a explosé au moment où le réalisateur s’apprêtait à filmer sur l’île, mais le bassin géant dans lequel les acteurs devaient tourner les scènes de sauvetage dut être abandonné à cause de l’ouragan Katrina. Un autre bassin fut construit en Louisiane : pouvant contenir 3 millions de litres d’eau, il était équipé d’un système capable de provoquer des vagues de 2,80 m avec un réalisme saisissant. Pour la première fois on ne cherche plus la tempête, on la crée. Il est loin le temps où, pour tourner la scène centrale de Remorques (1941), Jean Grémillon dut se rendre plusieurs fois au large de Brest, attendant du gros temps qui ne venait pas…

 

Du coup, l’ensemble des moyens mis en place pour de tels projets provoque une montée en flèche des budgets. Rien d’étonnant à ce que les films de mer soient parmi les plus onéreux. Waterworld, qui fit un four, était le film le plus cher à sa sortie, en 1995 : une rallonge de 50 millions dut être ajoutée au budget initial de 175 millions de dollars. Quant au budget de Titanic, il atteignit les 200 millions de dollars… Pour continuer à faire son film, Cameron dut renoncer à son salaire de réalisateur, soit 8 millions de dollars. Mais il n’eut pas à le regretter : Titanic est encore à ce jour premier au box-office mondial, avec 1,835 milliard de dollars !

Le budget de Waterworld prit feu et le film prit l’eau

On ne peut pas en dire autant du Radeau de la méduse (1990) de Iradj Azimi, avec Laurent Terzieff, Jean Yanne et Rufus. Fruit de quatre ans de travail acharné, ce film injustement oublié a failli ne jamais voir le jour : non seulement l’ouragan Hugo détruisit entièrement ses décors, mais il fallut que le réalisateur s’ouvre les veines dans les couloirs du Ministère de la Culture pour qu’un distributeur s’intéresse enfin à lui ! Ce fut un échec cruel : 20 000 personnes seulement sont allées le voir en salle, ce qui n’a couvert que 5 % des dépenses… À l’avenir, les films liés à la mer ne seront-ils plus réalisés que par de grands studios hollywoodiens ? Pour éviter dangers et galères, finira-t-on par ne plus utiliser que des images de synthèse ? On risquerait un beau jour de regarder des films de mer 100 % sans mer…

« Le radeau de la méduse » a eu presque plus de figurants que de spectateurs!

 

David König

 

Encadré

La mer et les films inachevés d’Orson Welles

 

On croit à tort qu’Orson Welles ne réalisa que deux films de mer : la Dame de Shangaï (1948) et l’Histoire immortelle (1967). Il faut rajouter un petit film sauvé de l’oubli : Four Men on a Raft (Quatre hommes sur un radeau). Commencé au Brésil en 1942, alors que le réalisateur de Citizen Kane est au sommet de sa gloire, le film devait retracer l’odyssée des jangadeiros de Fortaleza, mais la mort d’un des protagonistes, des difficultés financières et l’hostilité des studios, mettent fin au tournage. Malgré son acharnement, Welles ne pourra jamais le terminer. En 1985, alors qu’on les pensait au rebut, 300 bobines sont retrouvées dans les archives de la Paramount, images muettes qui peignent la vie simple et difficile des pêcheurs brésiliens. Accompagnées d’un documentaire, elles ont été montrées au public en 1993, sous le titre It’s all true.

 

Mais ce n’est pas tout. On sait qu’en 1989 Philip Noyce tourne Calme blanc, d’après le roman noir de Charles Williams ; ce qui est moins connu, c’est que Welles fut le premier à en faire l’adaptation : financé par Tito, il commença le tournage de The Deep en Mer Adriatique, au large de l’île de Hvar, dès 1967. Pour d’obscures raisons (désintérêt de Welles, rivalités entre Jeanne Moreau et Oja Kodar, la future femme du réalisateur, mort du comédien Laurence Harvey…), ce film reste inachevé. Verra-t-on un jour ce film dont il ne manque que la scène finale ? Les bobines dorment pour l’instant au Musée du Film de Munich…

(Orson Welles, It’s all true, en DVD chez OF2B, 2005)

 

Encadré

La goélette Zaca : le grand amour d’Errol Flynn

Erroll Flynn dans Captain Blood ; à moins que cela ne soit dans l’Aigle des mers ou dans « A l’abordage »…

 

Il y a peu d’acteurs qui soient aussi des hommes de mer. Lointain descendant du célèbre Christian Fletcher, meneur des mutinés du Bounty, Errol Flynn a la mer dans le sang. « J’aurais aimé être un explorateur à l’époque de Magellan… », dira-t-il. Au lieu de cela, il sera successivement armateur, pêcheur de perles, chercheur de trésors, castreur de moutons… et star de cinéma ! Héros principal de nombreux classiques, comme Capitaine Blood (1935), Les Aventures de Robin des bois (1938), L’Aigle des mers (1940) ou À l’abordage (1952), ce gentleman, auteur d’une autobiographie savoureuse, traîne derrière lui une réputation sulfureuse. Poursuivi par des maris jaloux, accusé de détournement de mineures, défrayant régulièrement la chronique, Flynn a quatre grandes passions : le sexe, l’opium, l’alcool et la mer. « J’aime quand le whisky est vieux et les femmes jeunes », s’excuse-t-il…

En 1945 Errol Flynn acquiert le Zaca. Construite en pleine crise de 1929 pour un riche banquier, cette goélette de 36 m fut la première à s’élancer de San Francisco pour un tour du monde entre 1930 et 1931, via Tahiti, Singapour, Suez et Panama. Elle servit de navire océanographique aux Marquises en 1933 et fut réquisitionnée en 1943 comme patrouilleur militaire dans la baie de San Francisco, où elle débusqua une flotte de bateaux japonais. Errol Flynn investit 80 000 dollars dans sa restauration et le dota d’un grand luxe, comme une salle de projection. Sa première destination fut Acapulco, pour une mission scientifique qui tourna au fiasco, puis il loua le bateau à Orson Welles et Rita Hayworth pour le tournage de la Dame de Shangaï. Dès 1947, Flynn fait quelques escapades, il est soupçonné de trafic d’or et d’armes vers l’Amérique du Sud. Le bateau devient lieu de plaisir : Flynn y organise des fêtes mémorables, les rumeurs parlent d’orgies débridées. Mais plus la star s’imbibe d’alcool (l’homme, enterré avec six bouteilles de whisky, injectait de la vodka dans les oranges qu’il mangeait sur les plateaux), plus le bateau tombe en décrépitude. En 1952 pourtant, Flynn le réarme et part faire la fête à Mallorca, où se retrouve la jet-set de l’époque. Il fréquente aussi la mer des Caraïbes. « Ma vision du bonheur : un coin tranquille sur les rivages de la Jamaïque, à observer la vie de l’océan et écouter le murmure du vent rapporter la beauté et le drame de toutes choses. » Le bonheur sera de courte durée : à la fin de sa vie, il décide de vendre le Zaca pour éponger ses dettes, mais meurt brutalement, épuisé par les excès, à l’âge de 50 ans.

Errol Flynn au fait du mât ( du Zaca) et de sa gloire

 

Rita Hayworth fête son anniversaire avec une amie et deux joyeux drilles : Errol et Orson. Belle soirée en perspective!

 

En 1965, Freddie Tinsley, playboy millionnaire, rachète le bateau qui pourrit dans le port de Los Angeles… Après avoir pillé tout ce qui avait de la valeur à bord, il l’abandonne à Bernard Voisin, armateur à Villefranche, qui rachète le navire. Mais au moment où le yacht entre au radoub, le chantier dépose le bilan. Le bateau serait-il maudit ? Les Villefranchois affirment que chaque nuit on peut entendre des bruits de fêtes à bord du bateau… À l’époque on prend l’affaire au sérieux : en 1979 un curé et un pasteur procèdent à un exorcisme dans la cathédrale Notre-Dame de Monaco pour chasser du bateau l’âme pécheresse d’Errol Flynn, ce fêtard impénitent… En 1990, le Zaca touche à bon port : Roberto Memmo, homme d’affaires italien, le rachète et l’envoie au chantier naval de Toulon, où il reste deux ans. Aujourd’hui le Zaca a retrouvé toute sa prestance et on peut le voir ancré dans le port de Fontvieille, à Monaco.

Errol Flynn n’a pas eu que des vents favorables
Le Zaca lui a survécu

 

D. K.

Sur le Zaca, ce très joli site : http://www.zaca.com et un documentaire (en DVD zone 1) : In the Wake of the Zaca, par Luther Greene, 2005.

 

Le frisson venu de la mer

 

Qui n’a jamais frémi en s’aventurant dans les eaux sombres de l’océan ? N’importe quel adolescent gavé de films américains vous le dira : la mer grouille de monstres. Tapis dans l’obscurité, ils se tiennent prêts à croquer les jambes des baigneurs insouciants et les plongeurs trop curieux ; ils surgissent des abysses lorsque les couples s’enlacent loin des regards, au moment où le nageur solitaire récupère son souffle ou pendant une partie de pêche organisée sur une frêle embarcation…

 

Toutes sortes de bêtes hantent nos cauchemars en celluloïd. Il y a d’abord la pieuvre, sortie des romans de Victor Hugo et de Jules Verne. En dehors des adaptations de Vingt mille lieues sous les mers, on la retrouve au cinéma avec des fortunes diverses : dans le calamiteux Tentacules de Ovidio G. Assonitis (1977) où se sont égarées quelques stars sur le retour (Shelley Winters, John Huston et Henry Fonda), ou bien dans Deep Rising (1998) de Stephen Sommers, mélange d’horreur et d’humour où le monstre semble croisé avec la créature d’Alien. Dans Les Monstres de la mer (1980), Roger Corman met en scène de sanguinaires hommes-poissons mutants, lointains cousins de L’Étrange créature du lac noir ; le film a le mauvais goût des années 1980 : hémoglobine, humour salace et blondes à forte poitrine… Dans La Plage sanglante, (film culte) Jeffrey Bloom fait encore plus fort : c’est la plage elle-même qui dévore ses victimes ! Ou plutôt une étoile de mer géante cachée sous le sable…

« Tentacules »

 

Une scène typique de » Deep Rising »

 

Croquis de la créture vedtte de Deep Rising
Les belles crétures sont en danger dans ‘Les monstres de la mer »

 

« La plage sanglante »: le sable n’est pas rougi que par le paisible coucher de soleil

 

Depuis Piranhas (1978), le film-culte de Joe Dante (créateur des Gremlins) et Piranhas 2 (premier long-métrage d’un certain James Cameron), de nouvelles créatures ont envahi nos écrans : celles qui ont subi des mutations génétiques. Les essais nucléaires français transforment ainsi un pacifique lézard en monstre qui saccage New York, dans Godzilla (1998) ; les rejets toxiques d’une base américaine provoquent la mutation d’un poisson qui terrorise Séoul dans The Host (2006). Enfin, dans la série télé Surface, habile cocktail de cryptozoologie, de théorie du complot et de chasse au monstre, une nouvelle espèce de prédateurs marins, semant la terreur et vidant les océans, se révèle être le fruit de l’ingénierie génétique.

« Piranha 2 « , le 1er film d’un certain James Cameron
Surface
La Scène mythique des Dents de la Mer (1975)

 

Mais le seigneur de nos cauchemars marins, roi de la terreur, reste sans conteste le requin. Le film qui l’élève au rang d’icône maléfique, c’est bien sûr Les Dents de la mer (1975). On connaît l’histoire : alors que la saison estivale commence, un gigantesque requin blanc fait plusieurs victimes sur les côtes d’Amity ; tandis que les autorités tentent d’étouffer l’affaire, le chef de la police se lance à la poursuite du monstre, accompagné d’un pêcheur et d’un océanographe. Tourné par un réalisateur ayant une peur panique de la mer (à 4 ans Spielberg fut arraché des bras de son père par une vague), Les Dents de la mer finira par être le film le plus terrifiant jamais tourné sur la mer. C’est aussi la matrice d’où sortiront des centaines de films d’horreur, à commencer par les suites du film, en 1978, 83, 87, de pire en pire. S’ils témoignent d’une peur constante, la plupart des films de requins n’en sont pas moins d’effroyables navets. Ainsi Jaws of Death (1977), où Richard Martin met en scène un maniaque élevant des squales pour tuer ses victimes, ou encore le sympathique film mexicain de série Z, Tintorera, qui sort la même année, avec pour slogan : « Lorsque des nuits chaudes se transforment en terreur froide »… La palme des plus mauvais effets spéciaux revient à La Mort au large de Enzo Castellari en 1981, où le requin dévore un hélicoptère en mousse…

« La mort au large ». Rouge pâle copie des Dents de la mer. procès pour plagiat perdu face à Universal

 

Photo truquée de 2001 sur une présumée patrouille de recensement en Baie de San Francisco!

 

On entre dans l’ère des images de synthèse avec Peur bleue (1999), où des requins supra-intelligents, estampillés OGM, décident de se débarrasser des humains… Bien que conçus par ordinateur, ils dégagent un halo malfaisant. En 2004, les requins génétiquement modifiés de Blue Demon s’échappent dans la nature pour se livrer à un carnage, tandis qu’en 2005 dans Raging Sharks, des matières extraterrestres tombées dans l’océan rendent les squales fous furieux.

« Peur Bleu » :quand els cages à requins ne suffisent plus!
Belle photo de famille dans « Blue Demon »

 

dans « Raging Sharks » , le point de vue du requin

 

Mais le pire reste à venir avec « MEG », le prochain grand film de terreur sur les requins de Jan de Bont. Un jeune océanographe découvre que le Megalodon, requin fossile auprès duquel le Grand blanc fait figure de poisson rouge, est loin d’être éteint… S’échappant de la Fosse des Mariannes, ces gigantesques créatures iront semer la terreur sur les côtes de Californie.

Est ce un plongeur ou une sardine? Question d’échelle dans « MEG »…
Les grosses vagues ne protègent pas du requin! MEG
Encore un pas de plus dans la démesure. Attaque d’ un hélicoptère par un megalodon

 

On a mieux: le golden gate de San Francisco ne résistera pas longtems aux assauts du Mégalodon dans un futur « MEG »

 

Toutefois, si vous voulez voir quelque chose de réellement stupéfiant et d’authentique, pourquoi ne pas regarder le documentaire de Cyril Tricot, Le Septième ciel des requins gris ? Tourné à Rangiroa (Polynésie), lauréat de multiples récompenses, ce film montre pour la première fois et de très près, les accouplements sauvages des squales.

Site de rencontres des requins gris. Pas besoin du Web!

D. K.
Roland Savoye, cameraman des mers

 

Chef opérateur reconnu, Roland Savoye est responsable des longs-métrages chez Cinémarine, société fondée en 1972 par Christian Pétron. Savoye a tourné des scènes aquatiques pour les plus grands : Claude Lelouch, Régis Wargnier, Patrice Leconte, Luc Besson… En studio ou en mer, pour des films d’action ou des œuvres dramatiques, Savoye met son savoir-faire au service de la passion et du rêve. Rencontre avec un professionnel de l’image sous-marine.

Roland Savoye avec un de ses assistants. A ce niveau, c’est un travail d’équipe

- Quel est votre parcours ?

Roland Savoye : Voilà plus de quinze ans que je fais ce métier ; j’ai toujours été plongeur. Je suis monté de ma Provence natale pour faire l’ESRA (école de cinéma). Après avoir mon service militaire dans la Marine Nationale, j’ai eu la chance d’être pris à l’École de Plongée où ils avaient besoin d’un cameraman, pour suivre les plongeurs démineurs, les nageurs de combats et les plongeurs de bord. En 1990 j’ai rencontré Christian Pétron qui terminait le tournage d’Atlantis de Luc Besson. C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier. J’avais 24 ans. À l’époque, les techniciens fixaient des caméras sur des canoës-kayaks pour tenter d’approcher un narval ; ça m’a scotché. Christian m’a proposé de les rejoindre, mais j’ai d’abord dû devenir scaphandrier professionnel, c’est obligatoire en France pour pouvoir travailler sous l’eau. En 1992 j’ai participé à l’exploration d’un galion chargé de canons et de porcelaines, le San Diego, pendant trois mois en Mer de Chine, par 60 m de fond. Une grande émotion. Par la suite j’ai aussi fait de d’archéologie sous-marine en Égypte. Ce sont des rêves de gosse qui sont devenus réalité.

- Quel matériel utilisez-vous ?

R. S. : On en est encore aux balbutiements de la haute définition. Pour l’instant, 98 % de la production de longs-métrages se fait en 35 mm avec support argentique. Les marques les plus utilisées sont Arriflex et Panavision. Les deux tiers des scènes sous-marines des 72 films auxquels j’ai participé ont été tournées avec la caméra développée par Pétron pour filmer le Grand Bleu. C’est une Arri 3, avec une série Zeiss et une série Cook. Bien sûr on lui a apporté des changements, mais le corps de caméra et le caisson n’ont pas bougé depuis 1987 !

Quand Arri (3) rencontre Roland!

- Comment gérer des acteurs sous l’eau ?

R. S. : Je ne demande jamais aux acteurs des choses qu’ils ne veulent pas faire. J’essaie de leur présenter l’action comme un jeu. Pour les scènes sous-marines de L’Âge d’homme, Romain Duris a appris à garder un détendeur dans la bouche, à respirer, puis à enlever son masque et son détendeur. Dans la séquence, il tient comme ça plus d’une minute. J’ai rarement eu des problèmes avec les comédiens. La confiance est un élément essentiel. Pour Fair Play de Lionel Bailliu, j’ai travaillé avec Marion Cotillard ; elle est arrivée un peu affolée à l’idée de tourner une scène où elle devait entrer dans un boyau sous-marin de 12 m de long, sans possibilité de remonter chercher de l’air. En 24 heures, je lui ai appris à se déplacer en apnée ; au bout de trois jours, elle était comme un poisson dans l’eau. À partir du moment où elle a vu qu’elle pouvait gérer sa peur et évoluer en profitant de l’élément, ça s’est passé formidablement bien. J’ai fait deux films avec elle et, franchement, elle m’a bluffé.

- Est-ce un métier dangereux ?

R. S. : Je n’irais pas jusque-là ; les choses peuvent devenir dangereuses si elles sont mal préparées. Tout peut dégénérer très vite dans l’eau, mais j’ai une confiance totale dans mes assistants, Michel Revest et Pascal Morisset, un ancien plongeur démineur et un ancien nageur de combat.

- Quels sont vos lieux de tournage ?

R. S. : Un peu partout ; de l’Afrique du Sud aux studios des pays de l’Est… La Méditerranée est cependant très recherchée par les réalisateurs, car considérée comme plus praticable que l’Atlantique au niveau de la visibilité et du froid. Même si l’on a aujourd’hui la possibilité d’avoir des combinaisons efficaces, on convaincra plus facilement un comédien de tourner au mois de mars à Port-Cros que de tourner au mois de juin au large du Conquet… Les producteurs pensent que c’est un peu comme de tourner en studio, ce qui est faux, car la Méditerranée est une mer qui peut démarrer en deux secondes. J’ai pas mal navigué, et pour moi c’est la « Grande Salope » ! En dix minutes on peut se retrouver avec 100 km/h de vent et des creux de 3-4 mètres, alors qu’en Atlantique les bulletins météos sont beaucoup plus fiables ; on sait grosso modo à quoi s’attendre.

- Quel est le réalisateur avec qui vous avez préféré travailler ?

R. S. : Si je devais en choisir un, ce serait Régis Wargnier. Je me souviens du tournage de Est-Ouest, en 1999, un très beau film dans lequel se noue un rapport intime avec l’eau à partir du moment où le jeune héros décide de s’évader et de partir en mer. J’ai fait des tas de films avec la mer, mais il est rare que les réalisateurs veuillent y tourner pour exprimer quelque chose. C’est le cas de Régis Wargnier, qui vous demande d’avoir un rapport fort avec l’élément : « La mer pour la mer ». Nous avons donc filmé en Mer Noire, au large de Varna. L’action devant se dérouler de nuit, on tournait deux fois dans la journée avec Sergueï Bodrov (l’acteur) : avant le lever du soleil et après son coucher. Nous faisions deux journées de travail en une, et nous nous couchions deux fois ; c’était assez cocasse. Ceux qui ont vu le film se rappellent de ces séquences où la mer est un élément prépondérant, pas juste un décor.

- Votre scène sous-marine préférée ?

R. S. : La scène finale de La Leçon de piano de Jane Campion, où Holly Hunter tombe à l’eau accrochée à son piano. C’est magnifique. Aujourd’hui, le numérique vous permet de transformer la Tour Eiffel en chou-fleur, mais on ne se souvient pas des trucages. Les scènes les plus belles sont celles qui font passer une émotion.

« La leçon de piano » . Il est plus prudent de jouer à marée basse

 

Il suffit de quelques scènes « marines » fortes pour qu’un film soit ressenti comme un film de mer. Jugez plutôt celle-ci dans « La leçon de piano » (plage de Nouvelle -Zélande)

 

- Parlez-nous de quelques tournages ?

R. S. : J’ai travaillé sur Babylon A.D., réalisé par Matthieu Kassovitz. Un tournage dantesque, en studio, à Prague, avec 250 personnes sur le plateau, un budget de plusieurs millions de dollars… J’ai aussi tourné avec Julian Schnabel, le réalisateur de Basquiat et Janusz Kaminski, directeur de la photographie de Steven Spielberg (oscarisé à trois reprises), un film qui s’appelle Le Scaphandre et le papillon, l’adaptation du livre de Jean-Dominique Bauby. Après un accident cardio-vasculaire, son auteur ne pouvait plus communiquer que par le clignement de sa paupière droite. Lorsque le personnage se sent défaillir, il a l’impression de se trouver en lévitation à l’intérieur d’un scaphandre lourd. Une vraie galère à tourner, car un scaphandre pèse au bas mot 80 kg et peut devenir dangereux s’il se retourne. Mathieu Amalric se trouvait à l’intérieur. Pour maintenir le scaphandre en pleine eau, nous avons utilisé un treuil, ainsi qu’un système de poulies pour le faire avancer et reculer. L’élément mer fait peur aux producteurs. Dans le cinéma, on dit qu’il y a trois choses très difficiles à faire : filmer les animaux, les enfants et la mer. Chaque fois qu’on m’appelle pour réaliser une séquence de long-métrage, mes interlocuteurs sont déjà persuadés que ça va être galère. En ce qui me concerne, j’ai un rapport de familiarité avec la mer, c’est pour moi un élément acquis. Je dis toujours aux réalisateurs et aux producteurs : « Si on peut le faire en surface, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas le faire sous l’eau ».

« Babylon A.D » . même à terre , un tournage peut être aquatique!

 

Lien vers le site de Cinemarine : http://www.cinemarine.net

Propos recueillis par D. K.

Iconographie&Légendes du dossier « Mer et Cinéma »: Laurent Masurel

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Une réflexion au sujet de « DOSSIER : MER ET CINEMA »

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