Les origines aquatiques de l’homme
par David König
Attirance pour l’eau, perte du pelage, couche de graisse sous-cutanée, bipédie… Ces caractéristiques qui nous distinguent des grands singes, nos plus proches cousins, seraient-elles des conséquences d’une lointaine phase aquatique de notre évolution ?
En 1927, de retour d’une expédition dans l’Antarctique, Alister Hardy, jeune biologiste marin, feuillette l’ouvrage classique de Wood Jones : Man’s Place among the Mammals.
Il est alors frappé par un passage qui mentionne l’existence chez l’homme d’un « lit de graisse sous-cutanée adhérant à la peau », familier à tous ceux qui ont pratiqué des dissections, mais qui constitue, selon l’auteur, « une différence fondamentale, dont la cause nous échappe, entre l’homme et le chimpanzé. » Or, Hardy se rappelle que les baleiniers qui dépècent leurs prises doivent tailler dans une épaisse couche de graisse avant d’atteindre le muscle. La graisse sous-cutanée, qui distingue l’homme des autres mammifères terrestres, le rapprocherait donc des mammifères marins, comme les phoques et les baleines !

Cette constatation inspire immédiatement à Hardy l’hypothèse d’une transition aquatique dans l’évolution de l’homme. Son idée est simple : « nos ancêtres anthropoïdes pourraient avoir été des créatures plus aquatiques que nous. » Il ne s’agit donc pas d’affirmer que l’homme descend du dauphin, mais de montrer qu’une phase aquatique de l’évolution humaine aurait pu développer certaines caractéristiques qu’on retrouve chez les mammifères marins. Cette hypothèse expliquerait le plaisir inné que l’homme manifeste pour l’eau, son aptitude à la nage et la plongée et plus fondamentalement encore, la perte du pelage, la formation d’une couche de graisse sous-cutanée (comme les cétacés) et même la bipédie !
Le jeune homme croit alors tenir une piste prometteuse et fait le pari d’un « homo aquaticus » vivant sur les plages ou dans les marais, le plus souvent plongé dans les flots, et tirant sa subsistance des eaux riveraines ; mais ses collègues le dissuadent de faire paraître un article sur le sujet : ce serait un suicide professionnel. Soucieux de ne pas se mettre à dos l’orthodoxie scientifique et de ne pas devenir la risée des spécialistes, Alister Hardy attendra 1960 pour exprimer publiquement ses vues sur le sujet (cf. “Was man more aquatic in the past?”, in New Scientist, 7, 642, 1960).
La théorie du « singe aquatique »
Cette hypothèse d’une « origine aquatique de l’homme », bien que contestée, sera reprise par Elaine Morgan, qui est aujourd’hui sa principale promotrice. Celle-ci part de deux constatations :
La première est que plusieurs caractéristiques fondamentales distinguant l’homme du chimpanzé ne semblent pas pouvoir être expliquées par la théorie classique de la savane, comme la couche de graisse sous-cutanée, la perte du pelage, la bipédie, l’alignement de la tête, du tronc et des jambes, le contrôle volontaire de la respiration, le réflexe de plongée (c’est-à-dire la baisse de régime de l’appareil circulatoire sans réduction de l’irrigation du cerveau et du muscle cardiaque).
La seconde constatation est que l’ensemble de ces caractéristiques, a priori typiquement humaines, sont partagées par bon nombre de mammifères marins. Cette convergence semble accréditer l’idée que, à un moment de son évolution, l’homme a dû être lui-même un animal aquatique ou semi-aquatique. Toutes les caractéristiques relevées plus haut cessent en effet d’être des anomalies une fois qu’elles sont replacées dans un contexte aquatique.
Si l’on considère l’homme comme un mammifère strictement terrestre, l’existence des tissus adipeux sous-cutanés est inexplicable, mais si l’on accepte qu’il a traversé une plus ou moins longue période de transition aquatique, ce fait s’éclaire naturellement par une évolution convergente : comme les mammifères marins, qui les ont développés pour répondre aux besoins subaquatiques, ils empêchent chez l’homme dans le milieu marin la déperdition de chaleur et offrent davantage d’isolation et de flottabilité.
Pour les partisans de la théorie de la savane, la perte du pelage serait due à la nécessité de se protéger du soleil ; toutefois plusieurs études ont montré que le pelage permet de protéger de la chaleur. D’ailleurs, pourquoi des animaux comme le chameau ou le léopard ne l’auraient-ils pas également perdu ? La question est donc de savoir pourquoi l’homme, seul de tous les grands singes et habitants de la savane, a perdu son pelage pour devenir de plus en plus glabre. Pour Elaine Morgan, cette caractéristique cesse d’apparaître comme une bizarrerie si l’homme est comparé aux mammifères aquatiques : pour un animal aquatique, en effet, la graisse sous-cutanée est plus isolante que le pelage, qui est inefficace dans l’eau. Selon Morgan, « le degré de dépilation des espèces [aquatiques] est proportionnelle à leur durée de séjour dans l’eau. »
Le deuxième retour à la mer
La bipédie serait de même expliquée par l’adaptation au milieu marin. Selon Alistair Hardy, affirmer que le singe s’est redressé en sortant de la savane n’est pas convaincant : d’autres singes, parfaitement adaptés à la savane (comme le babouin), sont restés quadrupèdes. Pour lui, la bipédie est liée au fait de devoir se déplacer dans l’eau : « Il semble en effet possible que l’homme ait réussi à maîtriser la station verticale, d’abord en se déplaçant avec une démarche hésitante, comme un enfant au bord de la mer, barbotant et pataugeant de-ci de-là dans les hauts-fonds en quête de coquillages, puis en s’avançant progressivement dans les eaux plus profondes, tantôt nageant, tantôt se reposant, debout, là où il avait pied, le poids de son corps allégé par l’eau. […] Il est vraisemblable que l’homme apprit à se tenir debout d’abord dans l’eau, puis son sens de l’équilibre s’améliorant il allait peu à peut trouver plus efficace de conserver cette posture pour marcher et courir sur le rivage. »
Pour appuyer cette thèse, Elaine Morgan prend l’exemple des Nasiques des marécages côtiers de Bornéo. L’inondation de leur habitat les a poussé à la bipédie : ils sont obligés de se redresser pour respirer et doivent agripper les branches avec leurs pattes avants. Dans l’eau, la bipédie, pour un tel mammifère, est à la fois nécessaire et facile à atteindre.
L’idée est donc simple : avant d’être terrestre, la bipédie de l’homme a été aquatique. Cette origine aquatique de la bipédie explique d’ailleurs que malgré le nombre de problèmes qu’elle engendre (mal de dos, écrasement des vertèbres, hernies, problèmes de circulation du sang, etc.) et qui en font une piètre innovation de l’évolution humaine, elle ait été adoptée : en effet, dans l’eau, la plupart des désagréments de la bipédie sont supprimés : pas de gonflement des veines et pas de poids supplémentaires sur les vertèbres, principe d’Archimède oblige !
Malgré les explications astucieuses qu’elle apporte sur certains des principaux caractères humains, la théorie du singe aquatique souffre de sérieuses faiblesses. En premier lieu, elle repose sur des observations et sur des déductions et non sur des découvertes : on n’a pas retrouvé de singes aquatiques fossilisés sur les bords de l’eau, alors même qu’on y trouve quantité de squelettes d’animaux (qui y venaient pour se désaltérer). Une autre des difficultés affectant cette hypothèse est la datation : à quand remonte exactement l’interlude aquatique de l’homme ? Depuis la découverte de Toumaï (Sahelanthropus Tchadensis) en 2001, on estime que la séparation de la lignée humaine et des grands singes africains a dû se produire entre -8 et -9 millions d’années : l’homo aquaticus est-il antérieur à cette période ? Pour Morgan, l’Australopithèque serait le premier grand singe à être redevenu terrestre et l’inondation d’une partie de l’Afrique serait à l’origine de l’interlude aquatique (vers la fin du miocène jusqu’à la fin du pliocène ou l’aube du pléistocène).
Dans l’ensemble toutefois, cette thèse, même si elle manque de fondements scientifiques, n’est pas en contradiction flagrante avec l’orthodoxie paléontologique : il n’y a d’ailleurs pas grande excentricité à supposer que l’homme, lui aussi, aurait effectué un séjour aquatique au cours de son évolution. Après tout, les cétacés furent autrefois des mammifères terrestres, retournés à la mer (il y a 70 millions d’années pour les cétacés, un peu plus de 50 millions d’années pour les ancêtres des siréniens, dugongs et lamantins, et de 25 à 30 millions d’années pour les ancêtres des phoques, des morses et des lions de mer). Si des oiseaux, des reptiles, des marsupiaux, des insectivores, des carnivores et des rongeurs sont retournés à la mer (pour devenir des pingouins, des crocodiles, des opossums marins, des desmans, des otaries et des castors), pourquoi ne pas supposer qu’un grand singe, ancêtre de l’homme, n’aurait pas lui-même subi un interlude aquatique ?
On peut effectivement supposer qu’à l’époque de la montée des eaux en Afrique, les hominidés ont dû s’adapter aux nouvelles conditions de leur habitat ; peut-être est-ce à cette occasion que certains changements sont intervenus, qui nous ont différenciés de nos cousins les gorilles et les chimpanzés ? Le reflux des eaux aurait ensuite permis aux primates de renouer avec leur mode de vie terrestre, après avoir été dotés de quelques caractères amphibies. Quoi qu’il en soit, que la théorie du singe aquatique soit juste ou non, on peut conclure que nous sommes armés physiologiquement pour répondre aux défis de la montée des eaux.
Pour en savoir plus :
Alister Hardy, “Was man more aquatic in the past?”, in New Scientist, 7, 642, 1960.
Elaine Morgan, Des origines aquatiques de l’homme, Sand, 1988 (éd. originale, 1982) & Les cicatrices de l’évolution, Gaïa, 1994 (éd. originale, 1990).
Colloque de Volkenberg, 28-30 août 1987 : The Aquatic Ape: Fact or Fiction?
Critique en ligne de Jim Moore : http://www.aquaticape.org
Recherche icono & légendes: Laurent Masurel








