La pêche artisanale dans le Golfe de Gascogne

Patrick Lafargue faisant face aux quotas de pêche!

Patrick Lafargue faisant face aux quotas de pêche! Photo Hugo Verlomme

 Avec 30 ans d’expérience de la pêche artisanale, Patrick Lafargue, 55 ans, est non seulement patron de deux petits bateaux, mais également président des pêcheurs de Capbreton (seul port des Landes), ainsi que vice-président du Comité local des pêches de Bayonne, et vice-président du Comité régional (tous les ports d’Aquitaine, de Saint-Jean-de-Luz à Arcachon), ce qui lui donne une également une vision privilégiée de la pêche pélagique.

(Interview réalisée en 2011).

La Criée de Capbreton

  

« Capbreton représente une flottille de 19 bateaux, pour 80 marins et 19 vendeuses travaillant pour nous à la criée. Nos bateaux sont petits, le plus gros mesure 15 mètres (j’en suis le patron). Dans le temps, je naviguais beaucoup, pratiquant la pêche au filet calé, que l’on pose la veille pour le relever le lendemain. Aujourd’hui, je me consacre à défendre notre métier, à porter la voix des pêcheurs auprès des pouvoirs publics, de l’Europe, des médias, des ONG ou des politiques. Mes deux fils sont marins-pêcheurs et ma fille travaille à la criée.

« Ici nous pêchons de tout, en fonction des saisons et des quotas. Mais la pratique de notre métier est rendue difficile par les décisions venues de Bruxelles ou Paris, qui ne correspondent pas à la réalité du terrain et tombent sans la moindre concertation. Un exemple : une décision vient de nous parvenir, qui met notre pêche en péril : l’interdiction totale de pêcher des poissons amphibiens en Atlantique (ceux qui remontent les cours d’eau, saumons, truite de mer, aloses, anguilles, pibales). Jusque-là existait une tolérance de 8 % (si vous pêchiez 100 kg de bonites, par exemple, vous pouviez pêcher 8 kg de saumon). Désormais c’est tolérance zéro. Or, le gros problème, c’est que nous capturons l’essentiel de notre poisson (marbré, sar, dorade, bar, bonite, etc.) dans les zones côtières, sans cibler aucunement les poissons amphibiens, mais nous les prenons accidentellement dans nos filets aux saisons où ils longent les côtes pour remonter vers les estuaires. Donc, en voulant pêcher des poissons réglementaires, nous allons forcément attraper du saumon illégal !

« Comment utiliser nos filets, destinés à capturer des poissons de la même taille qu’un saumon ou une truite, sans les prendre accidentellement ? Que sommes-nous supposés faire ? Rejeter morts à la mer ces poissons à forte valeur ajoutée ? Aucun pêcheur ne s’y résoudra, c’est impensable ! Du coup, les pêcheurs partent travailler la peur au ventre, en craignant de se retrouver en infraction. Cela pénalise en particulier ceux qui travaillent dans les baies et les estuaires. Nous autres petits pêcheurs, ne sommes autorisés à travailler que dans la zone des 12 milles, ce qui nous limite à certains poissons.

« Cette décision de Bruxelles est le fruit du lobbying que nous subissons de la part des pêcheurs plaisanciers venant du monde entier pour pêcher ces poissons dans nos eaux douces. De telles décisions sont dures à accepter et à appliquer, elles nous tombent dessus sans consultation ni enquête. C’est ce qui s’est passé pour la raie bouclée, dont la pêche a été interdite du jour au lendemain, pour la seule raison que ce poisson venait d’être affilié à la famille des requins. Le problème c’est que depuis, ces raies se développent de façon excessive, et chassent d’autres poissons plus petits.

Port de Capbreton

« En Aquitaine, nous ne représentons que 8 % de la pêche nationale, c’est peu ! Il faut donc une réelle volonté politique pour nous maintenir en place, car nous pourrions disparaître, sans la volonté de certains élus et des pêcheurs basques de Saint-Jean-de-Luz. Nous pratiquons une pêche durable, mot à la mode, et c’est très bien, mais le problème c’est qu’à quelques milles de là, les gros chalutiers ratissent tout. Chacun de leurs filets est assez grand pour y mettre une Tour Eiffel. Ces navires de 40 à 60 mètres font ce qu’ils veulent dans les eaux territoriales, d’autant que nos Affaires Maritimes ne peuvent plus assurer la surveillance au-delà des 20 milles ou de nuit, car la vedette, basée à Bayonne, ne remplit plus les conditions de sécurité nécessaires !

En Espagne, ce sont 150 à 180 tonnes de merlu qui rentrent chaque semaine. Que pouvons-nous face à cela, avec nos bateaux de 8 à 12 mètres qui pêchent à la ligne, strictement encadrés par les réglementations européennes ? Pourquoi les Anglais ont-ils le droit de pêcher un merlu d’une taille inférieure à la nôtre ? Pourquoi, côté Méditerranée, les pêcheurs ont-ils le droit de prendre des petits poissons, soles, limandes, petits merlus, etc., alors que pour nous ces poissons sont hors-taille ? Pourquoi les perchistes hollandais ont-ils des dérogations leur permettant de pêcher des tonnes de soles toute l’année ? Pourquoi la criée de Saint-Jean-de-Luz, très contrôlée, est aussi propre qu’un hôpital, alors qu’à quelques kilomètres, celle du port de Pasajes, au Pays Basque espagnol, n’est pas du tout aux normes européennes en matière d’hygiène ? On voit donc une Europe de la pêche à deux vitesses. Lorsque je suis allé à Bruxelles il y a 3 ans, on nous a dit que la PCP était un échec. Pour nous, c’est plutôt une question de concurrence déloyale. Ce que nous souhaiterions ? Une application égalitaire des réglementations et contrôles pour les pays concernés.

« Notre pêche est sous-représentée à l’Europe. Là où il y a 6 Espagnols, il n’y a qu’un Français. Quant aux subventions, certains disent qu’à l’époque où l’on distribuait des millions pour la pêche, les Espagnols en ont pris 80 %, les Anglais 20 % et les Français 0 %. Nous autres Français, n’avions pas le droit de construire de nouveaux bateaux avec les subventions, contrairement aux Espagnols qui disposent, grâce à cela, de bateaux récents et suréquipés.

Ces décisions arbitraires pénalisent tous les pêcheurs, petits ou gros. Ainsi, on reproche aux pélagiques le gâchis des tonnes de poissons rejetés à la mer, mais il faut savoir que les patrons de ces navires se trouvent dans une situation inadmissible : ils ont le droit de pêcher 440 tonnes par an, à condition que les poissons soient inférieurs à 30 kg, c’est-à-dire des poissons de plus d’un mètre de long ! Ceux qui ont pris une telle décision ignorent sûrement ce qu’est un poisson de 30 kg. Le pire, c’est que pour parvenir à pêcher leurs 440 tonnes, ces pélagiques doivent capturer 3 fois plus de poisson et rejeter des poissons de 15 ou 20 kg ! Dans ces conditions, certains patrons font des dépressions nerveuses à bord. Eux, affirment que si l’on revenait à la limite antérieure de 6,8 kg toutes tailles confondues, ils pourraient pêcher de façon plus durable, sans rejets. Restent les prises accidentelles de dauphins qui, malheureusement, ont toujours existé, et qu’ils ont du mal à éviter.

Patrick Lafargue

« Les petits pêcheurs n’aiment pas être assimilés à la pêche industrielle, c’est pourquoi nous devons communiquer et informer le consommateur, comme pour le merlu de ligne, désormais signalé par un label à Saint-Jean-de-Luz. Nous cherchons aussi à faire connaître nos produits locaux, les têtes de merlu grillées, les œufs de poisson ou le foie de lotte. Depuis quelque temps, nous travaillons avec les AMAP locales (l’agriculture du producteur au consommateur). J’ai expliqué notre démarche de pêche artisanale à des présidents d’AMAPs, et l’on est même en train d’élaborer une charte AMAP-poisson, qui n’existe pas encore en France. Nous sommes déjà entre 5 et 7 producteurs de pêche à livrer du poisson pour 250 Amapiens de la région. Outre les produits frais, nous donnons aussi des recettes, et tout le monde se prête au jeu et propose de nouvelles infos ou recettes.

« Nous devons constamment nous adapter à l’évolution des lois et de l’opinion, mais nous aimons toujours ce métier avec passion. C’est encore un domaine où plus on travaille, plus on gagne, car il y a beaucoup de poissons dans nos eaux. Nous n’avons pas l’impression d’un effondrement des stocks, bien au contraire, mais c’est peut-être dû à la suppression de 40 % des chalutiers d’Atlantique ? En réalité, il n’y a jamais eu autant de bar que l’an dernier, même chose pour les soles. L’exception, bien sûr, ce sont les poissons bleus qui ont été pêchés à outrance par les pélagiques.

« Dans le temps, la pêche se régulait d’elle-même avec la météo. On n’allait pas pêcher lorsque le vent dépassait 3-4 sur l’échelle de Beaufort. L’Europe a versé des millions pour améliorer les équipements, les bateaux, au point que maintenant, les pêcheurs sortent par tous les temps, sauf peut-être les ouragans ! Aux États-Unis la situation est différente : le pêcheur qui veut un bateau doit se le payer !

« Nous craignons de futures mesures restrictives à venir, comme en Mer d’Iroise, dans le cadre des directives Natura 2000, notamment. Nous devons nous préparer, proposer des alternatives. Nous redoutons en particulier l’interdiction totale de pêcher dans la bande des 300 mètres du bord. Aujourd’hui, nous disposons de dérogations réglementées pour y caler nos filets, car c’est là que nous prenons l’essentiel de notre poisson, que l’on retrouve à la criée. Si cette interdiction se produit, c’est la mort pure et simple du port de Capbreton, où il ne restera plus que la plaisance, comme c’est le cas à Hendaye. Il faudrait une vraie volonté politique pour défendre les pêcheurs, mais notre ministre des pêches est également ministre de l’agriculture, de l’alimentation, de la ruralité et de l’aménagement du territoire ! »

 

Grain sur Capbreton, photo HV

 

 

revenir au début

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>